Canal de Kiel
Longuement appréhendé et pourtant ridiculement simple, le canal de Kiel ne devrait pas faire l’ombre d’une peur au navigateur le plus débutant. Jamais écluse ne fut plus aisée et aussi peu chère (18 euros contre 250 pour le canal calédonien, même si c’est un autre standing). Cela dit, le canal calédonien comporte 29 écluses, donc, à l’écluse c’est plus cher, rires ! Arrivés aux premières lueurs du jour pour être « tranquilles », notre Sharki se retrouve au milieu d’une bonne vingtaine de plaisanciers ayant eu la même réflexion que nous. Quelle originalité pour l’équipage ! Nous sommes si nombreux que nous bénéficions d’une immense écluse uniquement pour les petits bateaux.

Ces écluses font quand même 300 mètres de long et 40m de large. La manœuvre est rapidement menée. Il y a un système de feux à l’entrée des écluses (trois feux verts, un rouge un vert, trois rouges, etc…). Il y a deux choses à retenir de l’affaire : personne ne comprend rien à ces feux, il faut comprendre que le seul qui nous intéresse est le blanc clignotant. Si ça clignote blanc, toi, petit bateau de plaisance, tu fonces. Deuxièmement, si tu n’as pas compris ça, tu fonces quand même quand les autres foncent. Enfin, l’éclusage ne dure que 15 minutes, avec une différence de marnage de trente centimètres…Autant dire que du haut du pont, l’équipage ne se rend compte de rien. Puis la porte s’ouvre et c’est parti pour les 100km les plus monotones du monde (sans pilote automatique, puisque ça tourne et vire sans arrêt, et que nous devons raser les berges pour éviter les monstres métalliques bouffis de containers).

Fabrice lève les yeux à chaque ponton dans l’espoir qu’un petit café sera accessible mais c’est peine perdue; rien n’est prévu pour une éventuelle escale de quelques heures, sauf une marina en plein milieu, et rien pour nous, simples âmes de la plaisance, qui ne sommes que tolérées. Perclus de désespoir, nous nous passons la barre pendant dix longues heures, jusqu’à l’embouchure de l’Elbe. Chose surprenante cependant : les berges sont des paradis de camping caristes, qui se massent dans les endroits les plus surprenants. Au pied d’un pont spécial avec un bac aérien suspendu, près d’une cimenterie (sans doute le resto local doit-il être fabuleux), près de l’écluse, ou carrément sous une voie ferrée. Bonjour l’esprit champêtre et calme.

Ou peut être aiment-ils la valse des navires qui se succèdent. Ce canal est censé être le plus fréquenté du monde en nombre de navires, devant Suez et Panama; pourtant nous n’allons croiser qu’une dizaine de bestiaux de ferraille durant le périple (notons que c’est déjà bien assez comme ça).

Les berges ont tout de même parfois l’avantage d’être peuplées de nombreux cygnes et d’oies, attendant patiemment notre passage avant de traverser eux aussi le canal. Finalement notre sortie dans la grande écluse se fera derrière un cargo bien chargé et nous nous rendons compte de notre insignifiance comparé à eux.

Encore une fois, l’affaire est rapidement réglée, quoique l’éclusage fut plus long, pour s’adapter au niveau de l’Elbe. Et là, c’est la délivrance, après plus d’une heure d’attente (ces salopiots sont prioritaires), nous voilà littéralement catapultés dans le fleuve, à 11 nœuds. Epuisés après cette journée, nous jetons l’ancre dans l’Elbe.

Retour en mer du Nord
Elle ne nous avait pas manqué celle-là. Et l’Elbe, ça débite, sortis à 10/11 nœuds de l’embouchure dans une eau dont la couleur évoque les moments les plus sombres d’une belle gastro entérite, le pauvre Nos Limites se faufile pendant 300 nm entre les cargos, les parcs éoliens, les rails de séparation du trafic, les bouées, etc…Ah, j’oubliais également les plateformes offshore.

La grande peine du plaisancier ici, en mer du Nord, et même près des côtes, c’est d’éviter le massacre humain sur les paysages que personne ne soupçonne. Impossible de maintenir le cap plus d’une heure sans devoir virer à cause de l’Homme.

Mais le dieu Eole a été notre protecteur puisque nous avons eu le droit de maintenir le spi pendant 80% du temps, et même lors de nos deux nuits en mer. La première nuit, le bateau glissait, que dis-je, planait, sur une eau lisse comme un lac, le long de la côte Néerlandaise, près des îles frisonnes, sous un million d’étoiles posées comme des diamants sur du velours noir. Hélas, le vent ne durant que trois jours avant une phase de dépression, nous contraignit à poursuivre la route, évitant les Pays Bas et ses canaux. Comme souvent, la vie en mer et les escales sont le résultat de choix cornéliens. Lors de ces trois jours, nous ne verrons qu’un dauphin…mort, dont le cadavre dérivait près de la côte, peut-être percuté par un cargo ou bien une prise non désirée dans un filet de pêcheur. Cela change, puisque l’année dernière, pas une seule traversée n’a eu lieu sans être accompagnée par les dauphins !

Pendant toute la traversée, toute la surface de l’horizon était dardée de gris, nous avons finalement compris qu’il s’agissait de la pollution des cargos…le Rail des cargos était donc visible de très loin, pratique !
L’arrivée en Belgique
Dans une houle qui se lève enfin, la Mer(de) du Nord nous rappelle à l’ordre, nous guidant gentiment vers le port de Zeebruges. Accueillis par des grues, des porte-conteneurs et même quelques navires de croisière immenses (mais que font-ils ici ?WTF ! Nous allons le découvrir quelques jours plus tard!), nous trouvons la grande marina fraîchement refaite de Zeebruges. Autant l’aspect extérieur de cet immense port est rebutant, autant l’ambiance préservée de la petite marina est surprenante et agréable. Les boules quiès en place dans les oreilles lors de ce samedi soir festif, l’équipage s’écroule sans demander son reste. La ville a peu d’intérêt, et le but lors de cette mini escale est le repos.

Fabrice : Aujourd’hui repos ! Je ne bricole pas, ça suffit les conner*** !
Céline : C’est clair, on va aller manger une gaufre et se détendre dans le cockpit.
Une heure et deux cafés plus tard…Le carré se pare des plus beaux outils du capitaine, la pompe à eau démontée dans la bassine, les coffres éventrés à la recherche du rouet de pompe et Céline gonfle le kayak pour déjaunir la coque et la lustrer sous un soleil de plomb avant de traiter le bois à l’époxy jusqu’à 20h. Autant dire que nous ne verrons pas la couleur de la gaufre !
Par contre, nous retrouvons l’accueil du port par des humains, qui plus est, des Belges adorables, et une ambiance bon enfant et festive. Il va nous falloir un peu de temps pour se réhabituer aux bruits qui avaient totalement disparu en Norvège et nous sommes déjà nostalgiques de cette nature si pure et brute. La côte Belge est malheureusement une succession de blocs bétonnés écrasant les belles dunes de sable blanc.
Petite conversation sur la bétonisation de la côte Belge avec un ami Belge, justement que nous nommerons J.
Fabrice : Dis moi, J, la côte a due être sacrément bombardée pour ressembler à ça. C’est très moche tous ces immeubles en barres face à la mer…Ca sent la reconstruction rapide d’après guerre !
J : Non, justement, ça n’a jamais été bombardé …
Céline : Ah ok…donc on peut détruire un pays sans le bombarder, ce massacre architectural !
On confirme, cette côte est une atrocité pour les yeux, les Belges eux mêmes l’admettent. Rires. D’ailleurs un terme existe pour cette défiguration urbaine : la bruxellisation, qu’on nomme d’après la ville de Bruxelles, dans les années 60/70, quand la ville s’est retrouvée livrée à tous les abus des promoteurs sous couvert de « modernisation ».

Une belle surprise nous attend dans le port de Zeebruges. Au détour d’un quai, et pendant la recherche de l’usine de chocolats, nous tombons sur un très beau yawl d’acier et nous apprenons que c’est le navire de Jacques Brel, l’Askoy, comprenez celui avec lequel il a fait le voyage de Anvers aux Marquises, avec sa compagne, en passant par Panama, sans aller danser à Knokke Le Zout avant. Askoy, c’est le nom d’une île Norvégienne juste en face de Bergen (drôle de coïncidence !). Il faut imaginer un deux mâts de 40 tonnes, 20 mètres de long et de 5 de large fièrement manœuvré par deux âmes amoureuses. Notre douze mètres parait soudain si simple à prendre en main. Epuisés après cette traversée, il finira par vendre son navire qui va passer dans les mains d’un marchand de poissons, puis de trafiquants de marijuana arrêtés aux Fidji. L’Askoy sera ensuite revendu aux enchères puis acheté par un Néo Zélandais avant de finir échoué dans un banc de sable suite à une tempête au Nord de la Nouvelle-Zélande. Sauf que Jacques Brel avait fait faire ses voiles par une voilerie du Nord de la Belgique par une société dont les deux frères connaissaient le chanteur. Les deux frères décident de racheter l’épave, de la faire revenir en cargo et s’ensuit une réfection qui va durer 20 ans. L’Askoy est maintenant prêt à naviguer et le résultat est époustouflant. Fabrice a des étoiles plein les yeux en caressant le bois parfaitement restauré du bateau, le sourire rêveur à la barre de l’Askoy, en attendant les Marquises (tu m’étonnes qu’on en rêve avec la météo en mer du Nord…et son architecture côtière…).



Ostende
Bien décidés à fuir l’ambiance industrielle de Zeebruges, nous arrivons dans le port d’Ostende par l’écluse, avec un accueil très agréable de la part de l’équipe.

Bien au calme, à l’abri des orages, cette ville nous servira de base pour visiter le pays avec plusieurs escapades notamment Bruges et Anvers.
La ville d’Ostende, elle-même a peu d’intérêt, hormis des facilités pour l’avitaillement, et nous sommes charriés par une foule compacte qui se presse sur le bord de mer, au grès des envies de shopping ou de gaufres. Nous ne résistons pas à l’envie de tester toutes les spécialités locales : moules frites, qui sont délicieuses, fricadelle, encore des frites, gaufres et bières belges évidemment. Nous avons testé les deux sortes de gaufres, celle de Liège (épaisse et sucrée, très réconfortante), et celle de Bruxelles (fine, croustillante). L’équipage finalement préfère, après une réflexion difficile, celle de Bruxelles :).
Par contre, une belle surprise nous attend de l’autre côté de la ville, accessible par un ferry (gratuit!) : des magnifiques dunes de sable blanc, un paysage sans bâtisses, avec une vue imprenable sur la mer du Nord !


A seulement 15 minutes en train du port d’Ostende, Bruges, la ville médiévale, valait sans doute la visite, quoique…La cité elle même est fabuleuse, encerclée de canaux, ponctuée de cathédrales et d’églises somptueuses. Nous apprenons qu’elle a été une colonie romaine, puis possédée par les comtes de Flandre, puis les ducs de Bourgogne, puis des Espagnols, Autrichiens, Français, Néerlandais. Cependant, elle est restée une ville basée sur le commerce international, avec ses fameux draps de laine flamands.

Mais cet état de préservation a aussi son revers : des nuées de touristes. Jamais nous n’aurions pensé que cette ville était si touristique (bon, ok, elle est classée patrimoine de L’Unesco). Et c’est là que le puzzle se complète : les énormes navires de croisière du port précédent (Zeebruges) transportent tout ce petit monde à Bruges ! Des troupeaux léthargiques, les yeux vitreux, armés de drapeaux de tous pays s’agglutinent comme des caillots dans les ruelles étroites de la ville, obturant tous les passages possibles. Le choc (visuel) est violent mais nous devions nous y attendre puisque nous sommes, a priori, en plein mois d’août. La pluie et le vent avaient tendance à nous le faire oublier.

La ville est donc envahie durant toute la journée avant de redevenir déserte le soir une fois les excursionnistes partis. Sauf à considérer cette merveille architecturale, il n’y a donc plus aucune âme dans cette ville, en tout cas, pas l’ombre d’une chance d’y côtoyer une vie locale. Victime de son succès !
Anvers
Plein d’appréhension après la visite de Bruges, nous tentons Anvers, la ville du diamant. Il y a davantage de boutiques de diamants que de street food, le ton est donné et les supplications de l’équipière ne parviendront pas à faire céder le capitaine : pas de diamant pour cette fois ! Mais revenons à la ville. La première impression est superbe; la gare est une merveille à elle toute seule, immense, immaculée, pavée de marbre et de dorures, ça promet !

Le centre ville nous ravit et les bâtiments, dont certains datent de 1642, sont toujours debout, et donnent à la ville une allure médiévale, et cette fois-ci, même si les visiteurs sont nombreux, rien n’entrave la circulation humaine dans ces petites rues pavées.






Nous quittons la Belgique car le temps avance (il va presque aussi vite que nous) et le Nos Limites doit atteindre Brest prochainement avant de poursuivre sa route.
Calais, puis Brest, avant Madère.
Suite au prochain épisode.
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