Lors du dernier épisode, nous étions restés focalisés sur Fabrice, agenouillé et en pleine réflexion, le visage tourné vers le plancher du bateau. Parmi moultes aventures qui sont survenues, une en particulier, et pas des plus plaisantes, a entaché (un peu) le séjour.
Le Sharki dispose comme tous les bateaux d’un puisard, sorte de fosse dont personne n’a jamais envie de voir la couleur, et qui recueille toutes sortes de liquides (douches, fonds de cales, coffres…). Il draine également la baille à mouillage (cela aura son importance dans la suite du récit). Ainsi, nous avions remarqué que notre pompe de cale se déclenchait alors que la puisard était à peine rempli, étrange…Lors d’un test manuel, nous nous sommes rendus compte que ni la pompe manuelle, ni la pompe de cale électrique ne fonctionnait ! Merveilleux, encore une énigme à résoudre.
Qu’à cela ne tienne, le courageux capitaine Fabrice armé de ses plus beaux gants en nitrile a plongé les mains pour extraire les tuyaux, qui étaient tout simplement bourrés de vieille huile moteur.
Précédemment, j’ai omis de parler du fait que notre charmant moteur anglais Perkins de 46 ans d’âge pisse l’huile comme s’il en pleuvait, et le drainage se fait directement…dans le Puisard. Les tonnes d’huile accumulées dans le fond ont eu raison de notre système. Mais c’était sans compter l’acharnement de Fabrice, avec des seaux entiers de soude bouillante versés dans le puisard pour dissoudre tout ça et, miracle, la magie a fini par opérer à 1 heure du matin, la veille du départ de Palma, moyennant quelques sueurs froides à la manipulation des anciens tuyaux cassants comme du verre.
Ainsi donc, ce problème résolu, nous nous attelons au rinçage de la chaîne, qui présente déjà des traces de rouille, ce qui a le don d’énerver le capitaine à chaque mouillage, et de parsemer le pont de jolies tâches oranges. Ainsi donc, nous procédons au remplissage à bloc de la baille, avec une évacuation d’eau qui se fait, nous l’avons dit, au puisard. Et là, Fabrice a repéré une petite fuite autour du tuyau (bien sur inaccessible, puisque situé sous la douche, près d’une vanne, enfin bref, pas accessible). En le mobilisant, celui-ci casse net comme le pied d’un verre en cristal séparé de son calice…
J’entends la voix de Fabrice :
-Céline tu peux m’amener une pinoche ?
–Comment ça une pinoche, il se passe quoi encore ? (Céline abandonnant ses lectures pour foncer vers le bac à pinoches et régler la voie d’eau, heureusement minime).
Je tairai évidemment la suite du dialogue pour des raisons de discrétion.
Toujours est-il que le lendemain matin, jour du départ, nous allons saluer le monsieur du Shipchandler qui commence à nous apprécier sans doute puisque nous avons maintenant droit à des clins d’œil ?
-What’s your problem today Sir ?
Problème qui n’en est bientôt plus un puisque nous voilà armés de notre tout nouveau tuyau souple, remplacé en un tournemain par Fabrice. Enfin prêts pour le départ, direction Cartagena !
La traversée se passe admirablement bien, nous profitons d’un vent portant tant attendu, et sur les 48 heures de navigation, nous sommes bercés à la voile pendant 25 heures, un miracle. Le mot « bercé » est ici un doux euphémisme pour « séjour en machine à laver », mais tout de même, pas de bruit de moteur ni d’odeur de gazole, un équipage (enfin) amariné et une pompe de cale qui marche. Que demande le peuple ? Le plus beau moment reste celui des dauphins qui nous ont escortés le premier jour vers le soleil couchant. Ces dauphins communs sont de plus en plus nombreux au fur et à mesure de notre descente vers Gibraltar, nous en comptons entre 6 et 8 à chaque fois, dont quelques petits !

Finalement voilà Cartagena, la ville millénaire (2500 ans d’existence en fait). Et pour l’origine du nom : Cartagena vient du latin Cartago Nova, la nouvelle Cartagène située elle, en Tunisie.


C’est une ville splendide, aérée, plantée d’arbres immenses (hévéas, magnolias, cactus…) probablement centenaires, l’ultra moderne y côtoie l’ancien dans l’architecture et les gens sont beaucoup plus tranquilles que dans le Nord. Beaucoup de gens locaux ici, notre pratique de l’espagnol ne peut donc que s’améliorer. Nous nous perdons avec plaisir dans les ruelles pavées et les petits recoins, sirotons des « cafes solos » et comme d’habitude, recherchons les meilleurs glaciers de la ville.

La visite de l’amphithéâtre romain nous a enchantés : imaginez une merveille pareille enfouie depuis l’époque de Marc Aurèle, jusqu’aux années 80, découverte lors de la construction de nouvelles maisons et dans un état de conservation absolument parfait. La visite commence par un bâtiment moderne qui retrace l’histoire du lieu, avant un premier tunnel qui passe SOUS une église médiévale et un second tunnel qui transporte le visiteur en hauteur, en face du monument. Nous avons fait les touristes jusqu’au bout avec l’audioguide évidemment.


La visite du musée de la guerre civile a apporté son lot d’émotions également. Ce musée est situé dans un ancien abri antiaérien, et pouvait abriter 5500 personnes, c’est dire la taille du lieu ! Nous apprenons aussi qu’il en existe une bonne dizaine dans la ville. L’ambiance est teintée des témoignages des survivants, des affiches de propagande de l’époque et des bruits des avions italiens et allemands qui bombardaient régulièrement Cartagena, ville minière qui supportait l’« ennemi » de Franco.

Nous y avons aussi rencontré des plaisanciers adorables, et avons fait l’acquisition d’un superbe moteur 2 temps dont Fabrice rêvait depuis toujours, m’a-t-il dit ! Il manquait cependant d’un petit nettoyage, voilà pourquoi nous avons fait des emplettes à la recherche de filtres et de durites pour des petits moteurs. Après trois (ou quatre, ou cinq) magasins qui nous redirigeaient chaque fois vers un autre, nous trouvons la perle rare : un petit magasin caché, avec un vendeur qui comptait encore à la calculatrice et qui avait absolument tout ce dont nous avions besoin. Reste qu’il ne parlait pas un mot d’anglais et votre narratrice était très fière de pouvoir lui demander en espagnol « un produit pour nettoyer le carburateur ». Comme quoi, il n’y a pas d’âge pour apprendre ! Pour info on dit « carburador », ça reste accessible l’espagnol !

L’escale d’une nuit s’est finalement transformée en 4 nuits, et c’est cela la magie du voyage ; il faut savoir se laisser prendre par l’âme d’une ville pour en profiter et s’en imprégner, avant de la quitter pour explorer l’Ailleurs. Nous nous sentons chez nous sans jamais être à la maison !
Départ pour 250 miles jusqu’à Gibraltar, avec déjà son rocher qui nous apparait à l’horizon.

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